top of page

AVANT-PROPOS

 

 

     Arrive toujours le moment où l’on va décrocher. Ce moment, je sens qu’il vient : raison de plus pour s’accrocher, d’autant que c’est plus beau puisque c’est inutile. Au moins aurai-je poursuivi ma chimère jusqu’au bout. La poésie, c’est une sorte de pari qu’on fait avec soi-même. Le tenir des décennies durant est une autre affaire. Pour moi, ce fut facile car je me suis nourri des grands et parce qu’ils m’ont porté sur les fonts baptismaux de l’écriture, en me donnant une certaine facilité qui m’a sans doute nui mais qui m’a permis d’aller de l’avant. La poésie au fil des ans, est devenue une sorte de drogue douce qui s’imposait à moi. A tel point que comme Nicolas Gogol, il m’est arrivé de penser que c’était un autre qui tenait la plume.

     Ce recueil prend en compte des textes écrits jusqu’au 3 mars dernier. Ce qui veut dire qu’il pourrait y avoir d’autres glanes après celles-ci, si j’ai la force de les mettre en gerbe.

Pourquoi le sonnet ? On dit que c’est la forme la plus difficile. Je dois dire qu’elle s’impose à moi depuis que j’ai commencé mes cahiers d’écolier de la poésie. J’y trouve pour ma part une certaine facilité. Sans doute parce que j’admets certaines entorses à une prosodie rigoureuse qui, selon moi, dessèche souvent ce que l’auteur écrit, lorsqu’il s’y plie trop servilement. Le sonnet a cet avantage de dire beaucoup dans une forme condensée. Il demeure la forme qui a connu le plus gros succès dans l’histoire de notre littérature, à laquelle je n’appartiendrai jamais.

      J’ai souvent dit que j’étais une sorte de fossile vivant : les fossiles intéressent les scientifiques mais ni les éditeurs, ni les critiques littéraires patentés. Avec de nombreux amis, que j’ai pu me faire au cours de mon modeste parcours poétique, nous avons toujours considéré que nous faisions partis de la poésie marginale. Et que celle-ci était nécessaire parce qu’elle apportait quelque chose que la poésie officielle ne donnait plus. Mieux, nous avons estimé que nous faisions de la résistance, face aux différentes modes qui affectent ( c’est bien le mot ) présentement notre culture et dont il ne restera pas grand-chose après que quelques lustres se seront écoulés.

Un autre bastion de cette résistance est celui de l’école. Pas toutes les écoles car beaucoup ont abandonné la récitation, étant donné que la mémoire – et c’est bien dommage, dommageable même – ne jouit plus tellement des faveurs de la pédagogie. Mais à côté du par cœur, il y a la lecture, la créativité, l’art de bien dire, la mise en images des textes et bien d’autres techniques qui permettent d’aborder la poésie en classe. Certains maîtres y excellent et j’ai souvent eu l’occasion de le constater.

      Voilà ce que je voulais dire en présentant ce recueil pour inciter le lecteur à réfléchir sur ce problème de la poésie qui marque notre époque et constitue, à mon avis, une grande perte pour notre culture. On ne reviendra pas en arrière. Mais sait-on jamais ?

 

 

 

 

 

MAUVAISE PASSE

 

Est-ce toi qui nous mènes ou nous qui te menons ?

Mais savoir où ?

 

Sur un rythme fou

S’échappe la terre

Qui ne sait pas où

Vogue sa galère.

 

Dans un vaste trou,

Elle est solitaire...

Ira-t-elle au bout

De son ministère ?

 

Devant nos actions,

Nos évolutions,

De peur elle tremble...

 

Ne pourrions-nous pas

Nous sortir ensemble

De ce mauvais pas ?

 

 

 

JUSTE UNE ÉBAUCHE

 

Quel étranger sommes-nous à nous-même !

 

Si tout doit s’arrêter à l’instant de la mort

Dans la vie de nous tous, il y aura des manques ;

Ne seront jamais faits les comptes de la banque,

Point tiré le bilan de notre triste sort.

 

Mon âme a toujours cru qu’elle échappait au corps :

C’était celle d’un preux, celle d’un saltimbanque

Et je ne saurai rien des secrets qu’elle planque

Si rien n’est dévoilé quand j’atteindrai le port.

 

Nous ne sommes jamais qu’une part de nous-même,

Un rocher plein de trous qui recèle des gemmes,

Le chemin que l’on trace est fait de pointillés ;

 

Nous aspirons pourtant à cette plénitude

– La petite lueur qui se met à briller –

Que nous entrevoyons dans notre solitude.

 

 

 

ANTINOMIES

 

 

Comment vivre sans accepter les contradictions du monde ?

 

Mon journal est en pointillés :

Il dit un peu ce que je pense,

Ce qui m’émeut, ce qui m’offense

Et ce qui me fait sourciller.

 

Je n’y cherche pas à briller :

Le poème a ma préférence ;

Ma révolte y mène la danse,

Contre mes sens ensommeillés.

 

Que de beauté dans la nature !

Contre la raison que d’injures !

Comment concilier tout cela ?

 

Comment puis-je accepter de vivre ?

D’un côté, tout ce qui m’enivre

Et tant de laideur mise à plat !

 

 

 

LA DERNIÈRE MUE

 

Plus on vieillit, plus l’on s’étonne d’être encore là.

 

Comment ai-je bien pu devenir aussi vieux ?

On ne voit pas filer le temps qui nous emporte ;

Aux tournants de la vie, mes illusions sont mortes

Et les choix de mon cœur ne valent guère mieux.

 

Dis-moi ce que tu fais, mon âme, dans ces lieux

A squatter ce corps mou qui croupit de la sorte ;

La fièvre du départ n’est donc pas la plus forte,

Le désir d’aller voir ce qui se passe aux cieux ?

 

J’ai bientôt dépassé de neuf ans la grand-mère

Quarante-trois la sœur et de combien le père ?

Seule, ma pauvre mère est plus âgée que moi.

 

Et cependant, les jours de mon éphéméride

S’envolent sans compter ni semaines, ni mois

Et c’est dans un désert que se creusent mes rides.

 

 

 

QUE LE RIDEAU SE LÈVE !

 

Les comédiens amateurs, quand ils sont bons, font rêver

autant que les professionnels.

 

La troupe a mis au point la pièce :

On l’a répétée tout un mois,

Creusant les détails chaque fois

Pour obtenir plus de justesse.

 

S’y mêlent la joie, la tristesse,

Le comique et le grand émoi ;

On marie la fille du roi

Et ce sont quatre jours de liesse.

 

Spectateurs, les larmes aux yeux

Applaudissent à qui mieux mieux

Et par des chansons tout s’achève ;

 

On retrouve sens et raison

Mais on emporte à la maison

Une belle tranche de rêve.

 

 

 

TOUS SUR LE MÊME ESQUIF

 

à chacun, en marge du monde, de se faire un monde à soi.

 

J’ai repoussé les mots jusqu’au bout du sentier

Où je marche depuis bientôt mes huit décades ;

Ils m’ont accompagné comme des camarades :

Qui sait, n’ont-ils pas eu de moi quelque pitié ?

 

N’ai-je pas fait souvent les choses à moitié ?

Ne me suis-je pas pris les pieds dans mes salades ?

N’étais-je pas l’auteur de mièvres mascarades,

Par ma plume pensant finir petit rentier.

 

Je ne regrette pas d’avoir été crédule,

Ni de m’être enfermé dans une étroite bulle

Qui me tient à l’écart du monde et de ses cris ;

 

Mais ça fait trop longtemps que sa courbe décline

Et je sens désormais que nul n’est à l’abri

De l’orage qui vient prononcer notre ruine.

 

 

 

L'INSIDIEUX MÉCANISME

 

On se demande toujours pourquoi les choses

ne durent pas éternellement.

 

Notre corps ne voit pas de suite qu’il est vieux.

Il a laissé ceci ? Qu’il se donne le change !

Il ne fait plus cela ? Mais au fond, ça l’arrange !

Il se met volontiers un bandeau sur les yeux.

 

Il tente des efforts pour faire de son mieux

Ce que nous exigeons, qui lui paraît étrange

Si nous lui réclamons trop de zèle, il se venge,

Sans même prévenir, il s’endort sur les lieux.

 

L’âme, elle, s’imagine être restée fringante ;

Elle se verrait bien jusqu’aux années quarante

Tenir toujours le coup, si l’autre voulait bien...

 

Un matin, la voilà qui sent venir le trouble :

N’est plus que la moitié, ce qui valait le double,

Elle aussi se sent mal et nous n’y pouvons rien.

 

 

 

LA JOIE DU RETOUR

 

Faire le Yo-Yo entre le monde et sa tour d’ivoire.

 

Tes yeux dans le miroir, sans doute décalqués

Me regardent d’un air qui m’invite à te prendre

Dans mes bras ; à mon cou, les tiens veulent se prendre

Pour rattraper les jours où tu nous as manqué.

 

Absence insupportable ! ô, tours inexpliqués

De l’horloge qui va lentement vers la cendre,

Inexorablement, quels que soient les méandres

Que l’on donne à nos vies, découverts ou planqués.

 

Le sage, paraît-il, goûte sa solitude :

Elle le conduirait vers la béatitude...

Je suis sage à demi, je dois le confesser ;

 

J’aime bien m’isoler pour creuser ma conscience

Parce qu’au fond de moi je garde l’espérance

Et surtout le pouvoir de la faire cesser.

 

 

 

COERCITION

 

Les mots ne nous demandent pas toujours notre avis avant de s’imposer.

 

Nous sommes à deux doigts...? deux heures de l’aurore !

Les mots sont au bercail, sagement endormis ;

Somnoler doucement m’est encore permis ;

Sur cette page blanche, il n’y a rien encore.

 

J’ai besoin de repos, c’est Morphée que j’implore

Et, même si mes yeux ne sont clos qu’à demi,

Mes rêves ne sont pas tout à fait compromis,

J’aimerais bien avoir l’heur de les voir éclore.

 

Mais voilà, comme pluie, qu’un mot puis deux, puis trois,

Me tombent du plafond sans me dire pourquoi.

Ils sont cinq maintenant, maintenant la douzaine...

 

Ils font un hémistiche, ils achèvent leur vers ;

Je ne puis les tenir longtemps en quarantaine :

L’averse est là qui gronde à tort et à travers.

 

Il me faut vivement transcrire le poème,

Quels que soient la longueur, ou la forme, ou le thème,

Sans quoi, dans mon esprit, je vois poindre l’enfer.

 

 

 

SOUS LE VOILE

 

à celle qu’on force à se cacher comme un cloporte.

 

Je ne vois que tes yeux mais j’entre dans leur grotte,

Ton regard lumineux m’invite à pénétrer

Dans cet endroit magique où mon rêve qui flotte

Aborde sans effort un rivage sacré.

 

Tu fermes la paupière et j’en prends bonne note ;

Longtemps je vais pouvoir en ces lieux m’égarer

Sur une plage d’or où ton double sanglote

Pour un tourment que nul ne pourra réparer.

 

Est-ce de ton plein gré que tu tais ton visage,

Te serais-tu toi-même imposé cette cage ?

Je ne veux pas le croire et j’en appelle à Dieu,

 

Puisque, prétendument, c’est lui qui te l’impose.

Allons-nous au jardin mettre un voile à la rose,

Arguant que sa beauté offenserait les cieux ?

 

 

 

SIMPLE FLASH

 

L’isolement voulu est proprement délicieux.

 

Je marche entre deux rangs de seigle :

Mes yeux ne voient que l’horizon;

C’est l’été la sèche saison ;

Mon pas, sur l’insecte, se règle.

 

Ma pensée sort de son nid d’aigle,

Se trouve une bonne raison

De quitter sa morne prison

Pour reprendre son tour espiègle.

 

Un moment de joie, de répit

Dans le bruissement des épis,

C’est ce qu’il faut à ma conscience

 

Pour se redonner du mordant,

Saisir une nouvelle chance,

Croquer le jour à belles dents.

 

 

 

L’INTRUSE

 

Les mots s’imposent à nous comme les circonstances.

 

L’idée fixe d’un soir me trotte dans la tête

Et se met en orbite autour de mon cerveau ;

Elle ne me plaît pas, mon esprit la rejette,

Elle revient en force et cogne de nouveau.

 

Elle se fait ouvrir les lieux, rien ne l’arrête

Et son potentiomètre augmente le niveau ;

Je ne puis plus chasser l’horrible trouble-fête

Qui tourne en dévidant son horrible écheveau.

 

Elle vient savoir d’où, de quelle galaxie

Qu’elle aurait traversée ; elle me supplicie

Et tâche d’occuper la scène entièrement ;

 

Comme un envahisseur venu d’autres planètes

Elle se colle à moi, sangsue, ventouse, aimant,

Je n’ai pas d’autre choix que tirer la sonnette.

 

Le train s’arrêtera ; cesseront mes tourments...

Que la réalité n’est-elle pas un rêve ?

Qui sait ! c’en était un lorsque la vie s’achève.

 

 

 

ABANDON

 

 

La guerre a saigné à blanc nos villages.

 

Le vieux village a trop souffert :

Vingt gars sont morts dans les tranchées :

Vingt vies ! vingt jeunes vies fauchées

Par les obus dans cet enfer.

 

Les sillons ne sont plus ouverts,

La terre n’est plus défrichée,

Ni la mauvaise herbe arrachée :

Ces lieux sont désormais déserts.

 

Les toits croulent dans la verdure,

Les murs, rongés par la nature,

N’abritent plus de souvenirs.

 

Ceux que n’avait pas pris la guerre,

Sitôt leur retour, s’en allèrent

Chercher un possible avenir.

 

 

JOUER LES PROLONGATIONS

 

 

Plus fort que soi le goût d’écrire.

 

Quel est donc l’esprit qui me pousse,

Quand rôde le vent du dépit,

A glaner ces derniers épis

Avant la dernière secousse.

 

La vie ne m’est plus aussi douce

Bien que mes sens soient assoupis

Et la vieillesse, sans répit,

De mes beaux projets me détrousse.

 

Quand on voit la peau de chagrin

Rétrécir sans qu’il soit de frein,

Il faut bien se donner le change ;

 

Le temps que l’on a gaspillé

Dans l’ultime boucle se venge,

On ne peut le multiplier.

 

 

 

LE MÉTIER

 

 

Ces accapareurs de l’esprit qu’il faut savoir discipliner.

 

Les mots alignés sagement

Attendent que je les déplace

Et que le poème se fasse,

Sans hâte, le plus posément.

 

Hélas ! ce n’est pas le moment !

Le fil de mon idée se casse,

Tout s’écroule, je les ramasse,

Au bord du découragement.

 

Comme des perles qu’on enfile,

Les mots sont plus ou moins dociles :

Il y faut un peu de savoir !

 

Mais aussi de la fantaisie,

Tout ce qu’il faut pour émouvoir :

Sans cela point de poésie.

 

 

 

À QUI LÉGUER ?

 

 

Il n’y a bien que nos arbres qui peuvent nous survivre.

 

Mon chêne nous enterrera :

C’est à lui qu’il faut que je donne

Des consignes sur nos personnes,

Lui qui vivra, lui qui verra !

 

A son tour, le temps le prendra :

Il abordera son automne

Puis, l’hiver qui rien ne pardonne,

Vers la sciure l’enverra.

 

S’y relogeront les cloportes,

Tout ce que la clairière apporte

De vies qui veulent essaimer...

 

Qui se souviendra des pervenches

Et qu’il y eut là, sous les branches,

Deux êtres qui se sont aimés ?

 

 

 

INTIMITÉ

 

 

Savoir choisir ses lieux de rêve.

 

Ton regard m’ouvre un autre ciel

Où pleuvent des milliards d’étoiles :

C’est là que je cargue mes voiles,

Que je retrouve l’essentiel.

 

Quelques petits péchés véniels

Vont nous attirer vers les toiles ;

C’est alors que tu me dévoiles

Tous tes charmes originels

 

En toi court ma seconde vie,

Celle que les dieux nous envient

Mais nous savons être discrets ;

 

Nous gardons au fond de nous-mêmes,

Cent façons de dire « je t’aime »

Et mille autres petits secrets.

 

 

L’ATTACHE

 

 

Jusqu’où descendre la rivière à deux ? Où cela est-il écrit ?

 

Tant que nous sommes deux pour terminer la route,

Que nous nous épaulons pour enrayer le mal,

Que le moins attigé soutient le plus bancal,

Que nous nous complétons pour balayer le doute ;

 

Tant que chacun de nous peut rester à l’écoute

De l’autre qui perdrait, sans cela, le moral,

Tant que nous conservons ce rite machinal

Qui nous a fait passer notre vie, presque toute,

 

Ensemble, sans faillir, sans lâcher le timon,

Nous pouvons, oubliant les regrets en amont,

Descendre encore un peu le cours de notre histoire...

 

Si l’un des deux perd pied, s’empêtre en son linceul,

Pour l’autre, dans les pleurs, la nuit descendra noire :

C’est affreux de finir ce périple tout seul.

 

 

LUCIDITÉ

 

Ce qui compte c’est d’avoir essayé.

 

Qui me dit que je suis poète ?

Je ne suis qu’un faiseur de vers

Qui sait que tout va de travers

Dans sa mystérieuse tête.

 

Depuis des années je m’apprête

A voir le givre des hivers

Amener l’heure des revers

Et le moment de ma défaite.

 

Mais je ne m’avoue pas vaincu

Et ce n’est pas quarante écus

Qui me feront tourner ma veste ;

 

Il me faut lutter jusqu’au bout

Pour conserver ce qu’il me reste :

Ce trop plein de sève qui bout.

 

 

 

AU POINT MORT

 

était-ce dans une autre vie, tellement les choses ont changé ?

 

Là-haut , la petite chapelle

Ne reçoit plus de visiteurs ;

Plus jamais la cloche n’appelle

De ses coups interrogateurs.

 

Ils sont morts les derniers fidèles,

Les vivants ? tous des déserteurs !

La ville a pris nos demoiselles

Avec ses tours ensorceleurs.

 

Les corbeaux, seuls, font leur prière,

Les chapiteaux, pris dans le lierre

Sentent leur tuffeau s’effriter.

 

Qu’ils dorment en paix les ancêtres !

Ils n’auront plus rien à transmettre :

La vie a cessé d’exister.

 

 

 

LA SEULE LOI

 

L’homme n’exerce pas ses bons pouvoirs.

 

Il n’y a que la vie qui ne me déçoit pas,

Qu’elle qu’il faut chanter, bien qu’elle soit très dure ;

Quoi de plus merveilleux qu’elle dans la nature

Où que nous conduisent nos pas.

 

C’est vrai que le moustique à l’æschne sert d’appât ;

Bientôt de celle-ci s’arrête l’aventure :

Une rainette avec sa langue sur mesure

L’englue soudain pour son repas.

 

La lionne se saisit de la faible antilope

Après avoir raté le zèbre qui galope,

Plus loin la girafe met bas...

 

La biodiversité, sans cesse, recommence :

Chacun pour subsister, pour gagner sa pitance

Doit livrer les mêmes combats.

 

L’homme est pourtant le seul qui peut changer la donne,

Protéger l’éclopé que sa mère abandonne

Ou lui faire porter le bât.

 

 

 

L'INDÉPENDANTE VIE

 

Le succès ne serait qu’une entrave de plus.

 

A quoi sert tout cela ? Je n’ai point de lecteur :

La roue de mon cerveau qui débite du vide,

Produit de l’inutile et ne fait que des bides ;

Point de grâce ! je n’ai que de la pesanteur.

 

Mon encre, c’est du vent pour les vrais éditeurs,

Ceux qui, dans le Bottin, ont des placards splendides,

Ceux pour qui l’écriture est d’abord du liquide

Et dont les âmes sont celles de percepteurs.

 

Alors je suis tout seul : ma longue ligne noire,

Arrondissant les mots en cousant mon histoire,

Uniquement tourné vers la beauté du vers,

 

De ce qui vient à lui, mon esprit se régale ;

Je ne mesure ni l’avers, ni le revers

Car le jeu de la vie n’a pas de martingale.

 

 

 

ORIGINE ORIGINALE

 

Dans ses hypothèses, la science rejoint le rêve.

 

Nous viendrions d’ailleurs, mais de quelle planète

Et quel vaisseau spatial nous aurait apportés ?

Des êtres plus savants nous auraient inventés

Alors qu’ils achevaient des mondes la conquête.

 

D’autres disent que c’est à bord d’une comète

Que la vie est venue en toute liberté ;

Ses germes se seraient au hasard implantés

Dans les eaux... Mais qui sait quelle en fut la recette ?

 

Parce qu’il a besoin de rêve et d’aventure,

L’homme, sur son passé, se perd en conjectures ;

De même, il croit avoir un merveilleux destin ;

 

Mais la réalité, tout au bout, lui rappelle

Qu’il arrive le soir et repart au matin

Et, qu’après cet éclair, la nuit est éternelle.

 

 

 

LA VIE, RIEN D’AUTRE.

 

La recherche d’autre chose nous fait perdre de vue ce qui est à notre portée.

 

La terre a défilé tant de jours sous nos pieds

Que nous avons fini par marcher sur la plante ;

Nous avons cheminé jusqu’au bout de la pente :

Revenir paraissait plus facile au troupier.

 

L’essentiel était de garder son équipier

Et, surtout, de ne pas s’éloigner de la sente ;

Nous n’avions pas prévu les trous de la descente

Et la peau qui serait bonne pour le fripier.

 

Nous en avons pourtant vu de ces belles choses

Faisant que cette vie, quelles qu’en soient les causes,

Valait d’être vécue sans se mettre martel

 

Dans une tête encline à chercher l’impossible,

Alors que c’est bien là que se trouve la cible,

Que siège l’Absolu pour un simple mortel.

 

 

 

LA VRAIE VALEUR

 

Le refus de voir les réalités n’arrange pas les choses.

 

Mesdames, l’on vous dit que vous le valez bien

Mais dans trente ans d’ici que faudra-t-il vous dire ?

La vie grimpe au zénith puis plonge vers le pire,

Arrive le moment où l’on ne vaut plus rien.

 

Ne fait-on pas de la publicité pour chiens ?

Sur le petit écran, l’on ment comme on respire ;

On n’a pour objectif que d’agrandir l’empire

Des plus nantis qui soient, vu qu’ils ont les moyens.

 

On ne veut pas vieillir, mais nous vient la vieillesse

Et le meilleur serait d’en puiser la richesse

Que de la repousser, ce qui ne se peut pas ;

 

C’est notre esprit qui doit tâcher de rester jeune :

Que de rire, d’amour, et de paix, il déjeune !

Que la sérénité guide nos derniers pas !

 

 

 

L’IMPRENABLE

 

Ce qu’il faut cultiver jusqu’au bout,,

c’est la tendresse des petites choses.

 

Si le printemps qui vient veut encore de nous,

Nous irons par les bois retrouver nos jonquilles ;

D’un rien de belle soie, un rayon les habille :

Le jaune leur va bien et nous rend un peu fous.

 

Pour cueillir la douzaine, on se met à genoux.

Le corps ne se plie plus, trop raides les chevilles !

La vie nous a planté toutes ses banderilles,

Il ne nous reste plus qu’à tomber dans le trou.

 

Mais ne pas y penser, la première des choses !

Sur le tronc du fayard, nous ferons une pause

Et laisserons la joie descendre dans nos cœurs...

 

Le soleil tout puissant déridera notre âme,

Y fera revenir une petite flamme,

Ce qu’il faut pour glaner ces instants de bonheur.

 

 

 

TABLEAU MUET

 

La beauté laisse muet d’admiration celui qui la regarde avec les yeux de Chimène.

 

C’est avec sa blancheur que nous séduit la neige

Qui voltige un instant sous la lune qui luit

Puis tombe doucement pour se poser sans bruit,

Pareille à du coton que sa surface allège.

 

Lentement la voilà qui recouvre et protège

Les arbres dénudés des rigueurs de la nuit ;

Dans toute la forêt le silence s’ensuit

Comme si toute voix succombait dans ce piège.

 

Maintenant, plus d’étoile au ciel tendu de gris

Mais l’immense suaire, où tout se trouve pris,

Teinte d’un demi-jour le sous-bois qui se fige ;

 

Seuls, nos pas attardés rompent cette torpeur ;

Puis, ce décor magique et qui tient du prodige

Se referme après nous sans éveiller la peur.

 

 

 

AD VITAM ÆTERNAM

 

Tant qu’à rêver, ne pas être trop chiche !

 

Sur la énième dimension,

Dans un univers parallèle,

Dont j’avais, avec un beau zèle,

Un soir, achevé l’invention,

 

J’ai rempli la douce mission,

M’étant offert ma paire d’ailes,

D’aller au cœur du cœur de celle

Qui gardait ma prédilection.

 

J’ai mis cinquante années-lumière

Pour trouver la nouvelle terre

Où je pourrais vivre ma mort...

 

Elle est là pour des millénaires,

Et dans cette bulle de verre,

Je ne me plains pas de mon sort.

 

 

 

LE JUGE FINAL

 

La part de l’émotion contre celle du métier.

 

Je taquine les mots du velours de ma plume

Comme un pêcheur qui veut amorcer le poisson ;

Je les sens là, fiévreux, tout près de l’hameçon,

Ils vont mordre à l’appât, du moins je le présume.

 

Avec un peu de tact, ma flamme les allume :

Leur tumulte joyeux me donne le frisson,

Leur musique me sied, je connais la chanson

Mais c’est moi qui me laisse prendre à leur costume.

 

Ils ont pour me charmer de plaisantes couleurs,

Leur émotivité m’arracherait des pleurs

Si je ne m’efforçais de rester insensible ;

 

Je dois canaliser leur mirifique élan,

C’est moi qui suis chargé de les passer au crible

Mais c’est bien le lecteur qui fera le bilan.

 

 

 

L’INCONTOURNABLE

 

Pourquoi nous obstinons-nous à lutter contre ce qu’il y a de plus naturel ?

 

Plutôt que de différence

Parle de diversité,

Plus porteuse d’espérance

Que n’est l’uniformité.

 

Comprends que c’est une chance

Qu’une grande variété ;

ça permet la performance

Et l’originalité.

 

Ton esprit ait la sagesse

De préserver la richesse

Que la nature produit !

 

En multipliant les formes,

Tout en conservant des normes,

Autant hier qu’aujourd’hui.

 

 

 

ARRIÈRE-SAISON

 

Qui aime les changements doit regarder du côté des saisons.

 

Ma rivière a chanté quasiment tout l’automne :

Elle emportait le soir les feuilles du bouleau,

Ces chétives beautés qui se penchaient sur l’eau

Et que désarçonnait la brise qui frissonne.

 

Les mots des nostalgies aux couleurs monotones,

Que l’arbre a ruminés les trois premiers tableaux,

Se sont mariés aux voix plaintives des oiseaux

Auxquelles mon désir, désormais, s’abandonne.

 

Se sont mis à planer des tulles de flocons

Incapables encor de cacher les balcons

Mais bientôt, le matin, seront prises en glace

 

Les rives argentées, aux brins d’herbe roidis :

L’hiver, nuit après nuit, s’installe dans la place,

Le silence s’étend sur le sol refroidi.

 

 

 

LE BESOIN D’EXPLIQUER

 

Le monde est compliqué : notre faiblesse et notre orgueil ont fait le reste.

 

Que n’a-t-on pas conçu pour tâcher de comprendre

L’état de dénuement dans lequel nous étions,

Sur une terre hostile avec mille questions

Que posait le besoin d’être et de se défendre ?

 

D’un seul dieu justicier, nous avons cru dépendre

Qui nous aurait chassés pour mauvaises actions

D’un paradis terrestre où nous nous délections

Avant que notre orgueil réduise tout en cendre.

 

Nous étions, pensions-nous, le centre autour duquel

Tournait, jour après jour, le soleil éternel :

La réalité semble en tous points différente ;

 

Nous sommes relégués au fond de l’univers

Sur un caillou que l’ange et le démon fréquentent,

Où nous reproduisons le ciel comme l’enfer.

bottom of page