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La bonne Recette


    Que faut-il, selon, moi pour faire un bon poème ? Je dis bien selon moi : précaution oratoire.
    Faut-il suivre Stéphane Mallarmé qui dit : « Ce n'est pas avec des idées qu'on fait des vers, c'est avec des mots. », Jean Cocteau qui confirme que la poésie cesse à l'idée, que toute idée la tue ? Notons au passage que Mallarmé parle de faire des vers, il ne parle pas de poésie ni de poème. Nous retiendrons que le mot est capital en poésie. C'est vrai, pour suivre la pensée de Cocteau, qu'on peut démarrer un poème sans avoir d'idée précise, préconçue. Mais ne parle-t-il pas plutôt d'idée engagée, partisane ? On peut laisser venir les mots et leur emboîter le pas. On peut encore avoir sa petite idée ou suivre un vers qui nous a été suggéré par quelqu'un d'autre. L'important c'est quand même de finir par savoir où l'on va, à défaut de savoir où l'on veut aller. 
    Il faut, lorsqu'on lira le poème, qu'il se dégage de lui sinon un sens, à tout le moins une impression, quelque chose qui va persister après que les mots se seront tus, un peu comme on continue de percevoir la cloche du village, après qu'elle a égrené le nombre de coups correspondant à l'heure qu'elle doit annoncer.
    Le poème peut naviguer entre le rationalisme pur et l'hermétisme absolu, mais avec une certaine marge de l'un et de l'autre, celle-ci pouvant varier à mesure que le texte s'écrit. N'oublions pas que cette frange entre le réel et l'imaginaire est ce qui engendre le plaisir immédiat, celui des sens, à la première lecture et celui de l'esprit après la relecture. « Ce toit tranquille où marchent des colombes...» Ainsi Paul Valéry commence-t-il son poème : LE CIMETIÈRE MARIN. La résolution de l'image n'est pas instantanée. Nous avons besoin de réfléchir, d'aller plus loin dans le texte, pour comprendre qu'il s'agit de la mer, très peu agitée, avec juste quelques rides pour figurer les tuiles d'un toit, immense, ô combien ! une mer où glissent des voiles blanches qui font penser à des oiseaux. Voilà pour le sens ! Et pour conclure là-dessus, je dirai que le sens peut nécessiter plus ou moins d'effort pour être compris, mais il doit l'être sans qu'il y ait besoin d'être initié à quoi que ce soit. Rien qu'avec un brin de culture. Il doit se suffire à lui-même sans qu'il y ait besoin de faire intervenir ce qu'on pourrait appeler un deus ex machina. Je ne crois pas à l'art qui exclurait le néophyte. Peut-il y avoir une poésie pure qui ne serait que musique ? Je demande à entendre. Encore que certains n'ont pas mal réussi dans le domaine du "N'importe quoi apparent qui n'en n'est véritablement pas un." Pour ne citer que LE GRAND COMBAT d'Henri Michaux : « Il l'emparouille et l'endosque contre terre ; / Il le rague et le roupète jusqu'à son drâle ; / Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais; / Il le tocarde et le marmine, / Le manage rape à ri et ripe à ra. / Enfin il l'écorcobalisse. » Mais pour un chef d'œuvre combien de niaiseries ? On s'aperçoit vite que Michaux n'a pas écrit n'importe quoi. Le rythme, les impressions, un sens outre-sens sont bien là. Et il crée des véritables mots qui nous parlent.
 
        Il y faut aussi de la musique. Il en faut : « avant toute chose », ajoute Paul Verlaine. En même temps, ai-je envie de préciser. La musique doit être menée tout au long du texte, de la partition. Et qu'est-ce que la musique ? La cadence des vers, bien sûr, et les notes des mots. Sur la cadence, il y a beaucoup à dire : elle ne doit pas, toujours selon moi, rester la même, monocorde, monotone, sans quoi l'on tombe dans la litanie. 
    Des tas de cadences sont possibles mais il en faut toujours une car c'est là-dessus que se fonde notre langue plutôt que sur l'accent mis sur chaque syllabe. ( syllabes longues ou courtes )
    Parlons un peu de l'alexandrin :
    Si l'on en croit Nicolas Boileau, ( ART POÉTIQUE ) la césure est de la plus haute importance :
    Que toujours, dans vos vers, // le sens coupant les mots
    Suspende l'hémisti//ch(e), en marque le repos.

    Ce second vers est juste car la syllabe muette che est sonorisée par le en qui en élide le e et permet d'enchaîner. L'alexandrin toujours coupé en 6 + 6, et plus encore en 3 + 3 + 3 + 3, finit par ronronner, tourner à la litanie et endormir le lecteur. On a le sentiment d'une mécanique bien rodée, bien huilée mais celle-ci finit par manquer d'âme. A moins de vouloir faire un effet spécial comme Salah Keliffa, le poète tunisien, qui dans : Poésie 50 000 ( in PERSPECTIVES ) écrit :


En voyant / ce matin / le tombeau / profané
De l'aïeul / courageux / qu'on disait / plein de charme
J'eus soudain / le regard / évidé / et fané ;
Le corbeau / m'observait / à travers / un grand charme, 


et ne se défait presque jamais des deux hémistiches, séparés eux-mêmes en deux parties égales. 
    Il faut, comme disait l'avoir fait Victor Hugo, déniaiser l'alexandrin. Il l'a beaucoup moins fait que le fit après lui Arthur Rimbaud, dans LE DORMEUR DU VAL. Voyons les coupures de la première strophe de ce poème :


C'est un trou de verdure // où chante une rivière, /
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent / ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit / : c'est un petit val qui mousse de rayons.


    Seul le premier vers obéit à la règle selon Boileau. Si l'on fait abstraction de la rime, il écrit successivement des vers de 12, 14, 12, 11 pieds soit en tout 49 alors qu'on a bien les 48 en comptant vers après vers. Mais quel effet n'obtient-il pas ? D'argent rejeté au troisième vers marque le contraste de sens avec haillons.  Le rejet de luit au troisième vers fait qu'on insiste sur sa prononciation. L'ensemble nous fait part d'un calme, d'une paix suspects. Voyons la suite du poème :


Un soldat jeune, / bouche ouverte, / tête nue, ( 5, 4, 3)
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, ( quasiment sans coupure )
Dort ; / il est étendu dans l'herbe, sous la nue, (  1+ 11 )
Pâle dans son lit vert / où la lumière pleut. ( 6 + 6 )

Les pieds dans les glaïeuls, / il dort. / Souriant comme ( 6 + 2 + 4)
Sourirait un enfant malade, / il fait un somme : ( 8 + 4 )
Nature, berce-le chaudement : il a froid. ( 8 + 4 )

Les parfums ne font pas / frissonner sa narine ; ( 6 + 6 ) ou bien  ( 3 + 6 + 3 )
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, ( 6 + 6 )
Tranquille. / Il a deux trous rouges au côté droit.

( 2 + 10 )
    On peut faire les mêmes remarques qu'avec la première strophe si l'on ne tient pas compte de la rime. Pour ce qui est du sens, Rimbaud nous tient en haleine, nous décrit un tableau paisible, quasiment bucolique, qui cache un drame, amorcé avec il a froid, puis avec le vers 12, mais qui n'est complètement révélé qu'au tout dernier vers.
    Voyons en détail les partitions possibles de l'alexandrin.  Les diviseurs de 12 étant 2 x 2 x 3, cela peut donner lieu à bien des combinaisons: 6x2, bien évidemment : « La grande plaine est blanche,/ immobile et sans voix...» Guy de Maupassant - in NUIT DE NEIGE, 3+3+6 : « Pas un bruit, / pas un son, / toute vie est éteinte... » (ibidem), 6+3+3, l'inverse : «Plus de chansons dans l'air, // sous nos pieds / plus de chaumes...»,: 4x3 : « Un vent glacé/ frissonne et court / par les allées...» (ibidem), ce qu'on a appelé le trimètre romantique. Mais aussi 4+2+2+4, 2+6+2, 4+8, 8+4, 5+7, 7+5, 5+4+3, je vous laisse trouver des exemples.  Et ma liste n'est pas exhaustive. 


    Cette cadence n'exclut pas la fluidité bien au contraire : Jean de La Fontaine qui taille ses vers à la mesure du contenu, ralentissant quand il le faut, précipitant le rythme lorsque l'action l'exige, est certainement celui qui a le mieux étudié cette cadence, en tout cas qui l'a le mieux réussie : « Un jour, / sur ses longs pieds, / allait / je ne sais où,  // Le Héron / au long bec / emmanché / d'un long cou. // Il côtoyait une rivière. // L'onde était transparente / ainsi qu'aux plus beaux jours...» ( LE HÉRON ) les deux premiers vers 2+4+2+4 et 3+3+3+3, suivis d'un octosyllabe et de nouveau d'un d'alexandrin qui semble n'avoir aucune coupure et semble glisser au fil de l'eau, quoi de plus beau que cette entrée en matière ? Un autre exemple, toujours chez La Fontaine, tiré de : LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN :


Du palais d'un jeune Lapin
Dame Belette un beau matin
S'empara ; c'est une rusée.
Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates un jour
Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.

    La Fontaine avec les trois premiers octosyllabes dramatise la scène en rejetant le S'empara au troisième de ces vers. Si l'on enchaîne ce verbe avec les deux premiers vers on sent une accélération, une action subite. En fait Dame Belette un beau matin S'empara constitue un vers de onze pieds.     Plus loin dans la fable on trouve :


Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
L'un et l'autre approcha ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,
Grippeminaud le bon apôtre
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.


    Les trois premiers vers de ce passage vont lentement : répétition de approchez. Second vers coupé en trois : 3+3+6. Ensuite, ça s'accélère : vers de huit pieds, suivi d'un vers sans véritable coupure mais avec insistance sur la griffe, tandis que le vers suivant apaise l'atmosphère : ils périssent tous deux, il n'y a pas de jaloux. 
    Je sais bien que lorsqu'on écrit, on ne fait pas l'exégèse de ses vers et qu'on se laisse plutôt aller à leur musique intérieure, mais tout de même, il n'est pas mauvais d'y songer. La musique, ça se travaille : il faut considérer les sons comme les notes d'une partition. On peut faire une mélodie de voyelles : Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur ( Jean Racine dans PHÈDRE ) : deux fois la voyelle u au milieu du vers, la première courte, la seconde allongée par la présence du r qui la suit et, dans l'ensemble : e, ou, è, a, u, u, e e, on, e on eu. En plus, dans ce vers d'une beauté parfaite le leitmotiv du r qui revient en positions 2, 6 et 12, créant à lui tout seul la scansion du vers. 
    Avec l'allitération, on peut insister pour mieux décrire ce dont on parle : Le navire glissant sur les gouffres amers ( Charles Baudelaire, in L'ALBATROS ) au contraire, on peut chercher un effet désagréable :   Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes  (Racine - ANDROMAQUE ).  De manière générale il faut éviter les sons qui se heurtent, qui dérangent, qui cassent la musique : certains hiatus ( pas tous ) faits sur la même voyelle. Notons qu'à l'hémistiche, le hiatus est moins désagréable grâce à la courte pause qu'on marque à cet endroit. Pour moi, il y a ne comporte pas de hiatus. Il y a bien des hiatus à l'intérieur de pas mal de mots.

    La forme du poème, sa construction, que l'on soit plus ou moins classique ou résolument débarrassé de toute contrainte, ce qui en suppose peut-être de plus impératives encore comporte au moins les règles qu'on se donne avec plus ou moins de rigueur. On le voit bien avec les FABLES de La Fontaine. Malgré toutes les entorses de prosodie, ou même grammaticales qu'il se permet, il demeure l'un des plus rigoureux en ce qui concerne l'adéquation du sens et de la forme. Essayez de faire le même décorticage avec vos vers et cela vous fera sans aucun doute progresser.
Louis DELORME

 

 

 

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