Au pied du suc


AVANT - PROPOS
Un recueil a toujours quelque chose d'artificiel. Au nom d'une unité souvent impossible, on va puiser, ici et là, dans ses cahiers, des textes qui datent, d'autres plus récents, susceptibles de s'accorder à l'ensemble. Et l'on en crée aussi quelques nouveaux pour faire bonne mesure, étoffer un peu la plaquette.
Les poèmes retenus sont parfois aussi distants les uns des autres, dans le temps de notre vie, que les galaxies de notre univers. Qu'importe ! On les arrange comme les perles d'un collier et l'on espère qu'ils se mettront en valeur les uns les autres.
J'ai pensé que, pour une fois, il pouvait être intéressant de ne pas séparer des textes écrits les uns à la suite des autres, "dans la foulée", et de les servir tels quels, dans l'ordre où le hasard de la pensée me les a suggérés.
J'en ai cependant écarté quelques uns qui ne m'ont pas semblé de mise ici, ou que j'ai réservés pour des thèmes que je comptais exploiter par ailleurs.
J'ai également éliminé les textes en prose qui émaillent ce journal, certains poèmes en vers libres que j'ai déjà adressés à des revues pour publication, d'autres qui ne sont encore qu'à l'état d'ébauche.
Ce travail, je l'ai d'abord fait pour moi : pour avoir une approche plus exacte de ce que j'écris au jour le jour. Fixer une sorte d'instantané de ce qui a été ma préoccupation de tel et tel moment. Cette tendance à vouloir, avec l'âge "goûter la quiète éternité dans l'instant", si chère à Gide. Il m'a semblé ainsi que changer de démarche pouvait avoir quelque chose de plus enthousiasmant. De plus varié. Quitte à passer du coq à l'âne. Si je ne suis pas satisfait, j'abandonnerai cette façon de procéder.
Je ne suis pas sûr pour autant d'emporter l'adhésion du lecteur. En me livrant plus profondément, même si ce n'est que par petites tranches, ne vais-je pas heurter, ne vais-je pas susciter davantage d'opposition ? C'est possible ! En tout cas, j'avais grande envie de voir le résultat.
L'ENFER
L'enfer existe sur la terre
Pour qui ne l'a pas mérité ;
La vie contient plus d'âpreté
Que de douceur et de mystère.
Les malheureux n'ont qu'à se taire :
Ils sont nés du mauvais côté,
Ce qui ne leur a rapporté
Qu'un lot de fange et de misère.
Le régime totalitaire
Pour eux a toujours existé ;
Homo sapiens peut se vanter
De n'être qu'un loup pour son frère.
Leur souffrance est héréditaire
De même que la pauvreté ;
Du moment que l'humanité
Refuse d'être solidaire.
Les nantis n'ont pas à s'en faire :
Ils jouissent ès qualités !
L'enfer existe sur la terre
Ce monde nous l'avons raté !
On pourrait changer d'atmosphère
Mais on refuse d'écouter
Souvent la plus élémentaire,
Loi de la bonne volonté.
On va droit dans un mur de pierre,
Faute d'amour et de bonté ;
C'est la planète tout entière
Qui sera demain désertée.
Faute d'éliminer la guerre,
Nos enfants sont assassinés ;
Nos prés, nos champs contaminés,
Truffés de mines meurtrières.
On nous dit que c'est la dernière
Mais, sitôt la page tournée,
Cela devient l'avant-dernière
Pour un petit nombre d'années.
L'enfer existe sur la terre :
Il n'est pas près de nous quitter !
Notre attitude est suicidaire...
Ne l'avons-nous pas mérité ?
PRÊTÉ POUR UN RENDU
Nous allons tous faire un tour du côté de chez Job .
La vie est en train de me prendre
Tout ce qu'elle m'avait donné ;
Tout ce qui me fut destiné,
Je sens qu'il va falloir le rendre.
Tous mes neurones sont à vendre,
Mon pouvoir est déraciné :
La vie est en train de me prendre
Tout ce qu'elle m'avait donné ;
Ma richesse n'est plus que cendre,
Au jeûne je suis condamné ;
Même l'amour semble ruiné :
La vie est en train de le prendre.
J'irais parfois jusqu'à me pendre
Mais ce spectacle raffiné
Ne me semble pas terminé ;
Jusqu'à la fin, je veux attendre :
La vie seule peut me l'apprendre.
LUCIDITE
On a d'abord l'âge de ses ambitions.
On finit par avoir celui de ses renoncements.
J'ai neuf fois l'âge de raison
Et je ne sais si c'en est une
Pour regarder vers l'horizon
Dans l'espoir d'y trouver la lune.
Je n'ai plus vraiment d'occasion,
Que celle-ci soit blonde ou brune ;
Et c'est plutôt sous le gazon
Que je devrais chercher fortune.
C'est vers une autre fiancée
Qu'il me faut tourner mes pensées ;
Plus fidèle qu'aucune femme,
Elle me prendra dans ses voiles
Et, pour appât jetant mon âme,
Je me ferai pécheur d'étoiles.
NUAGES
Garder toute une vie le cap sur la tendresse...
Je devine ce soir un peu de lassitude
Et quelque agacement dans le fond de tes yeux ;
Eux qui portent souvent la tendresse des cieux
Ce soir, me laissent lire un doigt d'inquiétude.
Tu n'as pas l'air d'avoir, comme à ton habitude,
Cette sérénité, ce pouvoir merveilleux,
De changer en plaisir les morceaux ennuyeux,
De transmuter en or la moindre platitude.
Que de temps a coulé sous les ponts du destin
Qui nous a réunis : c'était hier matin !
J'avais le sentiment d'être un de tes sourires !
Je renaissais de toi, de ta blonde gaieté ;
Après un printemps triste et chargé de délires
Tu m'étais à coup sûr gage d'un bel été.
LA PLUIE
Dieu a renoncé a nous laisser choisir le temps qu'il fait.
De toute manière, il n'y aurait pas deux avis semblables.
Depuis deux jours il pleut des cordes,
Le ciel vide ses réservoirs,
Inonde les rues, les trottoirs,
Toutes les rigoles débordent.
Le vent du sud chasse ses hordes
De nuages toujours plus noirs ;
Depuis deux jours il pleut des cordes,
Le ciel vide ses réservoirs,
Les branches des bouleaux se tordent
Et gémissent de désespoir ;
A midi, c'est déjà le soir !
Sans qu'une minute en démorde,
Depuis deux jours il pleut des cordes.
DERNIER VŒU
Tant que la mort n'est pas à ton chevet, elle ne te propose que du rêve.
J'aimerais me coucher un soir et m'endormir
Avec le cœur en paix et l'esprit détendu ;
Me dire que la vie m'a donné tout mon dû
Et ne rien regretter au moment de partir.
ça devait arriver puisque tout doit finir,
Le pouvoir et l'argent ! Tout ce que j'ai perdu,
Par ton amour, au centuple me fut rendu.
Sans parler des enfants qui sont notre avenir.
J'aimerais les savoir réunis dans la chambre
Pour recueillir mon dernier souffle ; ô, vieux décembre ,
Toi qui balaies si bien les feuilles dans les rues,
Accorde-moi cette inestimable tendresse,
Quand la neige poudroie les glyphes des charrues,
D'abandonner les miens sans peur et sans tristesse.
LE VENT
Les éléments sont souvent les aiguillons de notre conscience.
Le vent me poursuit au galop :
Il me talonne, me rattrape ;
Sous son manteau noir, il me happe
Et me poignarde dans le dos.
Les feuilles transies du bouleau,
Il les dégringole par grappes
Et toutes celles qui s'échappent,
Il les griffe recto verso.
Dans la rue, il ride les flaques,
Fait trembler les volets qu'il claque,
Secoue les lampes durement.
Il fait aller de grandes ombres
Qui se cachent dans les coins sombres
Pour se soustraire à leur tourment.
PLUS UNE FOI
Notre désarroi commande la plupart de nos actions mais plus encore nos idées.
Nous ne croyons en Dieu que quand ça va très mal ;
Quand nous avons besoin de son aide immédiate.
La tempête fait rage et le rafiot démâte ?
Qu'il nous tire de là ! Ce serait bien normal !
Nous l'invoquons pour qu'il nous donne son aval
Après que nous avons fait nos tours d'acrobate ;
Qu'il prenne donc en main notre sort de primate
Et veuille nous soustraire au châtiment fatal !
Nous ne suivons sa loi que quand ça nous arrange ;
Nous le prions alors avec des mines d'anges
Mais, dès que tout va bien, nous semblons l'ignorer.
Nous nous passons de lui, nous le laissons dans l'ombre,
Quittes à le servir, le chérir, l'adorer
Pour qu'il nous sauve avant que le navire sombre.
Et Dieu, dans tout cela, que pense-t-il de nous,
Quand il voit nos fureurs, nos mensonges sans nombre,
Puis nous traîner, jusqu'à l'autel, sur les genoux ?
ÉVIDENCES
Le monde ne pourra vivre longtemps dans la tristesse.
Il faudra bien que le disque change de plage.
On a renversé les valeurs
Qui servaient d'assise à ce monde ;
Je ne vois plus rien qui réponde
A l'outrance de nos malheurs.
Morte, cette humaine chaleur
Sur quoi l'espérance se fonde
Et cette sympathie profonde
Qui soudait ensemble les cœurs.
Sous nos pieds, l'avenir s'écroule,
Sur cette terre, affreuse boule
Dont nos vies sont les pions ratés,
Qu'on cogne, qu'on broie et qu'on foule,
Qu'on coule dans de tristes moules
Pour faire d'infâmes pâtés.
IMPUISSANCE
Ce n'est le plus souvent qu'avec des mots qu'on se figure pouvoir changer le monde.
J'ai beau me triturer follement les cervelles,
Je ne trouve à servir que des banalités ;
Je peux creuser sans fin les actualités,
Je ne vois pas fleurir des choses bien nouvelles.
Mes yeux peuvent donner des tours de manivelle,
Ils filmeront le monde et ses atrocités ;
J'ai beau rêver d'amour, de joie et de beauté,
Je ne vois que la mort qui couche ses javelles.
Que n'ai-je le pouvoir de changer tout cela ?
Vite, sur le malheur, je mettrais le holà !
Mais je dois avouer tristement ma faiblesse.
Ah ! Puisque c'est le mal qui sort toujours vainqueur,
Que me viennent au moins quelques mots de tendresse
Qui sachent mettre un peu de baume sur ton cœur.
RÉALITÉS
Revenir au point de départ est la première des règles du jeu.
C'est le soir ! Mon ombre s'allonge...
Je ne suis qu'elle désormais ;
Elle ne me quitte jamais :
C'est moi qui marche, elle qui songe.
C'est déjà le ver qui me ronge !
A son rythme je m'en remets.
Les profondeurs me sont sommets :
Dans leur mystère je me plonge.
Mon ombre continue d'aller,
De s'étirer, de s'étaler :
Elle a déjà le goût de terre.
Mon soleil touche l'horizon
Et je sens qu'au ras du gazon,
Je perdrai bientôt la lumière.
LA FUITE EN AVANT
Celui qui n'aura rien à rendre est sûr de ne rien perdre.
Chaque jour me dépouille un peu de mes conquêtes
Me reprend les atouts dont j'étais le plus fier ;
Me voilà "gauche et laid", "aujourd'hui plus qu'hier
Et bien moins que demain" comme ont dit deux poètes.
Pourtant, j'ai l'air encor d'être heureux dans ma tête...
Mais, véritablement, n'en ai-je pas que l'air ?
Je sais que mon esprit n'est plus tout à fait clair
Et que mes positions ne sont plus aussi nettes.
Baste ! tant que je puis combler avec du vent
Le vide et me sentir entraîné comme avant,
J'accepte volontiers ces petites faiblesses.
Se leurrer fait sans doute aussi partie du jeu !
Je nourris mon espoir avec d'autres richesses :
C'est d'un tout autre bois qu'il faut faire du feu !
L'INTRANSIGEANT
Comment, au nom des mêmes causes, peut-on mourir, peut-on tuer ?
Honte à ceux qui n'ont fait du message chrétien
Qu'un moyen de pression pour dominer les autres,
Qui n'ont vu dans le Christ avec ses douze apôtres
Qu'un conquérant de plus, réclamant leur soutien.
Pourquoi mon sentiment doit-il être le tien,
Pourquoi leurs opinions seraient-elles les nôtres ?
Chaque homme a son espoir dans lequel il se vautre :
Ma conscience est à moi, ton rêve t'appartient.
Pourquoi, c'est le rocher contre lequel je bute,
Après avoir subi, l'église persécute ?
Pourquoi tant de bourreaux après tant de martyrs ?
L'amour, la liberté, voilà mes seules luttes,
Le seul prosélytisme ayant quelque avenir...
J'en sais qui feraient bien de rectifier leur tir.
LE FAUX ESSENTIEL
Ces petits riens qui valent toutes les richesses du monde .
La recherche de l'essentiel
Intensément nous mobilise :
Notre pauvre matière grise
Prétend sonder l'immatériel.
A trop vouloir gagner le ciel,
L'on se méprend et l'on se grise ;
Et, finalement, l'on méprise
Tout ce qui n'est pas éternel.
On passe souvent, l'âme close,
A côté des petites choses
Qui sont le sel du vrai bonheur.
Admirer la fleur qui s'éveille
Ou le bouleau qui s'ensoleille,
Vivre d'abord avec son cœur !
RÉSISTANCE
Faut-il puiser d'autres ressources ou se battre
pour conserver celles dont on a toujours bénéficié ?
Mon arbre, planté dans du roc,
A bravé plus d'une tempête ;
J'avais du bois dur dans la tête,
Mes bras, ça n'était pas du toc !
J'ai frappé de taille et d'estoc
Sans jamais subir de défaite ;
Pour toi, ma plus belle conquête,
J'ai fourbi mes ergots de coq !
Cependant, des forces me minent,
Me déboulonnent et me ruinent,
Me jetteront sur un grabat ;
Un mal obscur me désagrège,
de mon squelette fait le siège,
Sans jamais lever le combat.
AU NOM DE QUOI ?
Ce monde artificiel des hommes qui s'est complètement détaché de la vie.
Au nom de l'immortalité,
On a sacrifié combien d'hommes
Sur l'autel de la cruauté,
De la bêtise? C'est tout comme !
On a brûlé, décapité,
Crucifié, lancé des pogromes,
Au nom de l'immortalité,
On a sacrifié combien d'hommes ?
Nous sommes bien ce que nous sommes :
Des êtres pleins de vanité !
Seule, notre naïveté
Nous fait accroire ce qu'on nomme
Egalité, fraternité.
La mort n'est pas très économe
Qui frappe en toute impunité ;
C'est au nom de la liberté
Bien souvent qu'elle nous dégomme
Mais pour quelle immortalité,
Au nom de quelle humanité,
Peut-on tuer des millions d'hommes ?
DERNIER REMPART
On se raccroche parfois à une simple touffe d'herbe
et cela tient sans qu'on sache pourquoi.
Il m'arrive parfois de douter de moi-même
Et de ne plus savoir ce que je fais ici.
Habité par la peur, rongé par le souci,
J'imagine partout l'opprobre et l'anathème.
Je vais alors jusqu'à rejeter ce que j'aime
Et, ne comprenant pas pourquoi je suis ainsi,
Fermant à double tour l'espace rétréci,
Dans mon être effaré, c'est l'horreur que je sème.
Je garde cependant l'espoir d'une lueur
Qui bourgeonne en secret dans le fond de mon cœur
Et saura réchauffer le glacier de mon âme
Assez vite, je crois, ce serait le néant
Qui me ferait plonger dans son gouffre béant,
Si je ne t'avais pas, ô toi, petite flamme !
LE JOUR ET LA NUIT
Qui peut se vanter d'être toujours égal à lui-même et ne pas faire que se vanter ?
Le matin, je me réveille,
Le corps sain, l'esprit léger,
Entièrement soulagé
Des fatigues de la veille.
Ma fenêtre s'ensoleille
Et le ciel est dégagé ;
Pour un monde sans danger,
Ma bonne humeur appareille.
Mais quand redescend le soir,
L'horizon redevient noir,
Les soucis crachent leur encre ;
Sur une mer en fureur,
Mon bateau doit jeter l'ancre,
C'est le vide, c'est l'horreur !
L'ART DE GEINDRE
On a toujours plus malheureux que soi
Mais on gémit souvent mieux que personne ;
Même quand tout va bien, quand tout ronronne,
Le plus petit pincement s'aperçoit.
Dès qu'on a quelque souci, ça se voit !
Au désespoir, très vite on s'abandonne :
La moindre contrariété qui bourgeonne
Nous fait hurler ou nous laisse sans voix.
Nous sommes les chevaliers de la plainte,
Les ténors de l'éternelle complainte ;
Qui, parmi nous, sait s'estimer heureux ?
Celui-là seul l'est déjà par nature
Et, quand dans la vague il est au plus creux,
Contre le vent, sa bonne humeur perdure.